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Chrétiens de Palestine à leurs frères et sœurs de France

Le site « Chrétiens de la Méditerranée » communique, le 16 décembre 2020

Voici trois entretiens qui sont aussi trois appels de soutien et de solidarité de la part de chrétiens de Palestine.

Le premier, réalisé pour CDM par Marlène Tuininga, émane du Père Jamal Khader, curé de la paroisse de la Sainte famille à Ramallah. Il est directeur général des écoles du Patriarcat latin de Jérusalem (1) et membre du Comité de dialogue avec les juifs du Patriarcat latin. Il décrit la situation douloureuse de la minorité que constituent les chrétiens vivant en Palestine, situation aggravée par la pandémie du coronavirus, en particulier à Gaza en proie à la pauvreté et au manque de médicaments, et s’indigne que “personne n’en parle“. Il décrit les effets délétères d’une occupation qui dure depuis plus de 53 ans rappelle-t-il, notamment dans le difficile cheminement de l’œcuménisme dont il relate la réalité complexe. Selon lui “le manque d’espoir est le danger le plus grave“. Exhortant l’Occident à écouter les habitants de son pays, il nous appelle tous à ne pas oublier l’Eglise qui est en Terre Sainte.

Le second témoignage a été recueilli par Marilyne Pacouret auprès de Juwana Elias, jeune chrétienne palestinienne qui a suivi une partie de ses études supérieures en France où elle est entrée en relation avec CDM. Dénonçant particulièrement l’arbitraire des autorisations de circulation qui entravent injustement la liberté des chrétiens de Palestine d’exprimer leur foi dans leur pays, elle nous appelle à ne pas oublier “les pierres vivantes“ qu’ils sont et à diffuser “la voix des Palestiniens au monde entier“.

De son côté le Père Johnny Abou Khalil curé de la paroisse de Taybeh, souligne dans l’entretien qu’il a accordé à Marilyn Pacouret que les chrétiens de Palestine sont en tant que Palestiniens soumis aux mêmes restrictions de liberté que tous leur concitoyens, ce qui affecte gravement l’exercice de leur culte. A propos de l’évolution de la pandémie en cours, s’il considère qu’à Taybeth “la situation est sous contrôle“ d’un point de vue sanitaire, il déplore ses conséquences économiques, rappelant que l’Autorité Palestinienne manque de moyens financiers pour payer ses fonctionnaires. Très réservé sur les changements concrets que la nouvelle administration américaine engagera en 2021 après les initiatives de la présidence Trump qui ont profondément affecté les Palestiniens, il escompte cependant quelques améliorations concernant notamment le financement des crédits indispensables pour la survie des Palestiniens. S’adressant aux chrétiens de France, il leur adresse ce message : “Nous avons besoin d’écoute, de présence pour ne plus ressentir cet abandon“.

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Jamal Khader. Une question qui colore toutes les autres

Entretien avec Marlène Tuininga pour CDM.

MT – Bonjour Père Jamal. Vous qui êtes curé à Ramallah, pouvez-vous nous parler de la Palestine et en particulier du vécu des chrétiens ? Aujourd’hui ceux-ci ne représentent plus que 2 % de la population, bien moins qu’avant. Pourquoi cette diminution ? A cause de l’occupation ? Quelles sont les relations entre vous et l’État israélien et pouvez-vous compter sur la solidarité des chrétiens vivant en Israël ? Avez-vous des problèmes pour organiser les célébrations ?

JK – Les chrétiens palestiniens sont des citoyens comme tous les autres citoyens des Territoires Palestiniens. C’est une petite communauté, mais pas vraiment une minorité. Même si nous ne représentons que 2% de la population, nous sommes bien (sur)représentés dans les institutions de l’Autorité Palestinienne. Étant une petite communauté, nous ressentons davantage l’émigration, et elle a des effets négatifs. Vivre sous occupation militaire pendant plus de 53 ans rend la vie dure pour les Palestiniens en général. Et avec la politique de l’administration américaine, les droits des Palestiniens sont totalement oubliés. Le manque d’espoir en une vie meilleure, et normale, encourage les familles à chercher ailleurs un futur pour leurs enfants.

Pour l’État d’Israël, les chrétiens palestiniens sont des Palestiniens. Nous souffrons comme tous les autres Palestiniens. La communauté arabe en Israël montre une vraie solidarité ; mais la politique de la droite israélienne est de nier le droit à l’auto-détermination aux Palestiniens (voir la loi fondamentale sur l’« État-nation » de 2018, où ce droit est réservé seulement aux juifs).

Je crois que le manque d’espoir est le danger le plus grave. Voilà l’importance du travail de l’Église pour garder l’espoir malgré tout. Notre foi en la résurrection ne nous permet jamais de perdre l’espoir ; la vie est plus forte que la mort, et la lumière du dimanche de Pâques est plus forte que les ténèbres du Vendredi saint.

– Vous vivez en “Terre Sainte” et vous êtes les descendants, les héritiers des apôtres. Est-ce que vous estimez que cette spécificité est suffisamment reconnue, par rapport aux autres chrétiens d’Orient, par exemple ?

– Les chrétiens de la Terre Sainte sont fiers de vivre sur la terre de Jésus, et de continuer la présence chrétienne depuis les apôtres. La vie liturgique gravite autour des lieux saints : nous célébrons Noêl à Bethléem, nous marchons dans les rues de Jérusalem le dimanche des rameaux, nous attendons le « feu saint » du Saint Sépulcre le samedi saint pour le porter dans toutes les paroisses ! C’est une grâce et une mission : nous représentons l’Église dans la terre de Jésus, et les pèlerins ne trouveront pas seulement des « lieux saints », mais des « pierres vivantes » qui continuent à porter le témoignage chrétien sur cette terre bénie. Tous les chrétiens de Terre Sainte partagent cet héritage et cette responsabilité.

– Qu’en est-il de l’œcuménisme ? A-t-il avancé ces derniers temps ? Les petites querelles autour des Lieux Saints qui amusent tant les Occidentaux ont-elles été aplanies ? Quelles initiatives communes y a-t-il ? Et où en sont les relations avec les musulmans et les juifs ?

– L’œcuménisme est pratiqué parmi les chrétiens, qui se sentent plus proches les uns des autres. La situation s’est améliorée énormément, surtout grâce aux mariages mixtes (que nous ne considérons plus « mixtes » quand il s’agit des catholiques et orthodoxes !). C’est la vie de chaque jour, les relations au niveau des paroisses qui change positivement. Si par œcuménisme nous voulons dire des rencontres officielles, des dialogues parmi les théologiens et les chefs des Églises, cet œcuménisme n’existe malheureusement pas en Terre Sainte. Mais nous essayons de travailler ensemble, comme par exemple l’accord entre les Églises pour restaurer la coupole et le tombeau du Christ représente un développement positif.

Les relations avec les musulmans et les juifs sont deux réalités différentes. Les musulmans sont des Palestiniens, avec qui nous partageons tout sauf la foi. Les relations sont en général bonnes, et le dialogue est une partie de notre vie de chaque jour. L’Islam politique est une réalité assez récente.

Pour les juifs, nos relations sont affectées par la situation politique et surtout par les revendications “bibliques“ sur la terre. Un dialogue serein au niveau de la foi n’existe pas. Un judaïsme lié à l’idéologie sioniste ne permet pas ce genre de dialogue.

– Quelle est et quelle a été la participation des chrétiens au combat pour la justice et la liberté ? Sabeel* et Kairos* sont-ils entendus ou sont-ils très minoritaires ?

Le message biblique est entendu par les chrétiens palestiniens, et j’espère qu’il sera entendu par tous les chrétiens. Ce message est un message de dignité, de justice, de réconciliation. Kairos Palestine est une expression de ce message pour les Palestiniens, et beaucoup trouvent dans le document l’expression d’une position chrétienne authentique. Les Palestiniens chrétiens, comme individus, institutions ou Églises, sont présents beaucoup plus que ne l’indique leur pourcentage. Nous avons par exemple 67 écoles chrétiennes, avec plus de vingt mille élèves chrétiens et musulmans. Les valeurs évangéliques de justice, de non-violence, de coexistence… sont enseignées et pratiquées dans ces écoles. L’Église a aussi un réseau d’hôpitaux, de maisons pour les vieillards, les handicapés… Le message évangélique continue à résonner, grâce au soutien de beaucoup d’amis et d’Églises à travers le monde.

Le Kairos est aussi un message politique basé sur notre foi ; un message de résistance non-violente à l’occupation militaire israélienne, pour un futur meilleur ouvert aux Palestiniens et aux Israéliens. C’est notre appel, en direction de tous nos frères et sœurs, à nous aider et à refuser d’utiliser la Parole de Dieu pour justifier l’injustice.

– Personnellement j’ai été frappée, à chaque visite, par la fuite grandissante de tant de Palestiniens dans le consumérisme. Est-ce que les Églises se préoccupent de ce problème ?

La question est de nature culturelle. Ce qui est considéré comme consumérisme dans une culture pourrait être considéré comme générosité dans une autre. Dans notre culture, “l’apparaître“ est une valeur importante. Ce qui peut expliquer le phénomène. L’Église s’occupe de la solidarité sociale, surtout avec les plus vulnérables.

– Quel est l’impact de la pandémie de coronavirus sur le peuple palestinien ? Quelles en sont les conséquences sociales et économiques ?

La situation dans les Territoires palestiniens est déjà difficile avec l’occupation militaire israélienne. Avec la pandémie, les difficultés économiques et sanitaires se sont aggravées. Le confinement a créé des difficultés économiques et le système sanitaire est précaire… Chaque jour nous avons des centaines de cas.

Rappelons-nous que l’administration américaine a arrêté l’aide à la Palestine, y compris l’aide aux hôpitaux. De plus les taxes collectées par Israël ne sont plus remboursées aux Palestiniens. Par ailleurs il n’y a plus de pèlerinages : ceux-ci représentent une source de revenus importante pour les chrétiens de Bethléem. Et l’Autorité palestinienne n’a plus les moyens nécessaires pour payer les salaires de ses employés.

Là où l’impact se fait le plus sentir, c’est à Gaza, en proie à la pauvreté due au siège et au manque de médicaments. Or, personne n’en parle ! C’est une honte d’invoquer des prétextes politiques pour se taire sur la situation à Gaza. Près de deux millions de Palestiniens souffrent du fait que la pandémie s’ajoute à la catastrophe humanitaire existante.

J’ajoute que l’Église en Terre Sainte a redoublé d’efforts, avec l’aide de beaucoup d’amis dont surtout les Chevaliers du Saint-Sépulcre, pour soutenir les écoles et aider les populations les plus vulnérables.

– Une question encore de la part de Maurice Buttin (administrateur de CDM) : qu’avez-vous retenu, concrètement, du forum organisé par Marc Lebret à Jérusalem auquel vous avez participé en septembre dernier ?

Le forum organisé par Marc Lebret montre l’importance d’écouter l’autre. L’Occident, et surtout les chrétiens ont besoin d’écouter les habitants de ce pays. Souvent, on arrive avec des idées toutes faites ou avec un souci d’“équilibre“. Quel équilibre est-il possible entre occupants et occupés ? Connaître le contexte est indispensable pour mieux comprendre la situation. Pour donner un exemple : quand un Français dit “juif“, et un Palestinien dit “juif“, ils parlent de deux réalités totalement différentes. Pour un Français, les juifs, qui ont toujours été minoritaires en Europe, ont souffert à cause de la majorité chrétienne. Pour un Palestinien, les juifs occupent sa terre, l’ont expulsé de son pays, et prétendent posséder la terre au nom de Dieu. Voilà pourquoi nous avons besoin d’écouter l’autre et de nous mettre à sa place pour mieux comprendre la situation.

– Enfin, Père, quel message souhaitez-vous adresser aux chrétiens français de la part des chrétiens palestiniens ?

L’Église partout dans le monde est le corps du Christ, “si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui“ (1Cor 12, 26). Vous avez des frères et des sœurs qui continuent la présence et le témoignage de la première communauté chrétienne ; ils vivent dans une injustice qui les pousse à quitter le pays. En tant que membres d’un seul corps, votre solidarité est demandée pour que la communauté chrétienne puisse continuer sa mission en Terre Sainte. Tout a commencé à Jérusalem, et les premiers disciples sont partis “de Jérusalem jusqu’aux extrémité de la terre“. N’oubliez pas l’Église qui est à Jérusalem et en Terre Sainte dans vos prières et dans votre engagement pour la justice.

Propos recueillis par Marlène Tuininga

“Sabeel” est un Centre œcuménique de Théologie de la Libération (le chemin, le chenal, ou la source, en arabe), implanté à Jérusalem et à Nazareth, qui réunit depuis 1994 des chrétiens palestiniens de diverses Églises et traditions.

“Kairos” est une association de chrétiens palestiniens qui a lancé en 2009 un appel à la communauté internationale pour qu’elle l’aide à résister à l’occupation israélienne. L’association rappelle l’urgence de la situation en Palestine à chaque Noël. Kairos est le mot grec pour dire “le moment opportun ou décisif”..

Pour avoir la totalité du message, –>

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    6 mars 2021 -- 9 h 00 min - 11 h 00 min
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    21 mars 2021 - 26 mars 2021 -- 
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10 avril 2021

  • Journée de collecte "papiers" ARRADON (Escal)
    10 avril 2021 -- 9 h 00 min - 16 h 00 min
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