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Joseph Moingt, le jésuite qui ne pouvait s’empêcher de vivre

Article « La Vie » de Jean-Pierre Denis, en date du 28 juillet 2020, illustration Jean-Marc Pau, pour La Vie.

Le théologien Joseph Moingt est décédé mardi 28 juillet. L’an dernier, alors qu’il venait de publier – à 103 ans ! – un nouveau livre, L’Esprit du christianisme (Temps présent), Jean-Pierre Denis l’avait longuement interviewé. Nous republions le récit de cette rencontre entre ce chercheur de Dieu et l’ancien directeur de la rédaction de La Vie.

Drôle d’hiver ! En décembre, le général Joffre est nommé commandant en chef des armées françaises. Aristide Briand vient de prendre la présidence du Conseil. Deux mois auparavant, un corps expéditionnaire franco-britannique a débarqué à Salonique pour soutenir les troupes serbes en difficulté. Évidemment, nul ne saisit l’importance que revêt la naissance d’Édith Piaf, celles d’Ingrid Bergman et de Frank Sinatra, d’Orson Welles ou de Roland Barthes. À part ses heureux parents, M. et Mme Moingt, qui s’intéresse à ce petit Joseph, venu au monde ce 19 novembre 1915 à Salbris (Loir-et-Cher), au cœur des forêts de Sologne ?

La Première Guerre mondiale s’est achevée, il y a 100 ans. Entre Aristide (Briand) et Édouard (Philippe), près de 90 chefs de gouvernement se sont succédé. Édith Piaf a quitté cette vallée de larmes en 1963. Roland Barthes est devenu un mythe en 1980. Quant à Joseph Moingt, il existe toujours, je l’ai rencontré. Lorsqu’il me reçoit, à quelques jours de Noël, dans la « jésuitière » parisienne de la rue de Grenelle, le fringant quoique frêle jeune homme semble se porter à merveille, malgré une légère toux. Il avance vers moi du pas assuré de celui qui n’a pas besoin de canne et n’a nulle intention de se laisser marcher sur les mots. 

Depuis le printemps, il a triomphé de deux AVC et vient de s’offrir un nouvel ordinateur. Pour la forme, il peste un peu, parce qu’il ne sait plus sur quelle touche appuyer pour faire les italiques et les majuscules. Mais son goût inentamé pour la vie impressionne. D’où le tire-t-il ? « L’impulsion vient de ma foi, et sans doute aussi du sentiment que le christianisme n’est pas compris dans sa source même, qui est l’Évangile et la mort de Jésus », me dit-il. 

Et, de toute manière, à quoi bon se fatiguer à mourir, au fond, alors qu’ici et maintenant, « notre vie éternelle est déjà commencée » ? Pour Moingt en effet, « la vie de l’Esprit, qui est la vie même de Dieu, est donnée à Jésus et elle nous est donnée à nous, aujourd’hui, de par le baptême, mais surtout de par l’amour dont nous vivons ».

« Le refus de la soumission »

Moingt est un sur-vivant, un plus-que-coriace, un aguerri. Il y a bien longtemps de cela, disons 70 ans, il a traversé une première et dure épreuve. Six ans de détention dans un stalag. Cette histoire ancienne, d’ailleurs, nous intéresserait. Mais le passé ne l’attire guère. « Le lecteur a compris que je déteste mon enfance et tout ce qui en survit », disait Jean-Paul Sartre, que Moingt m’avoue avoir peu lu, préférant découvrir la sociologie française, celle d’Émile Durkheim et de Marcel Mauss, ou alors la philosophie d’Henri Bergson et celle de Martin Heidegger. Que l’on ne compte donc pas sur le théologien pour s’épancher. 

Je suis rentré de captivité en me disant qu’il ne fallait pas revenir sur le passé. À la Libération, il fallait faire face au présent.
– Joseph Moingt 

Il n’évoquera pas même ces camps de Souabe et de Pologne où, durant le second conflit mondial, il a vécu sa captivité comme sous-officier. Du bout des lèvres, il consent à se souvenir qu’il y a mûri « l’ouverture aux gens qui étaient là, pas tous des intellectuels » et « une attitude de refus de la soumission, au fait accompli de la défaite et de l’occupant », qui peut tremper le caractère d’un futur rebelle. Mais ce sera tout. 

« J’y pense le moins possible », m’explique-t-il, avant de couper court à toute effusion mémorielle. « Je suis rentré de captivité en me disant qu’il ne fallait pas revenir sur le passé. À la Libération, il fallait faire face au présent. J’ai rayé le passé de ma vie. Je n’y pense pas davantage aujourd’hui. Je ne regarde jamais en arrière. Il faut vivre. »

Plus minimaliste que baroque

La théologie de Moingt, devenue de plus en plus progressiste au fils des ans, est admirée par un cercle fervent de chrétiens de gauche ou de personnes « en recherche », comme on dit dans le jargon ecclésial. Le reste de l’Église préfère l’ignorer. Bien que l’auteur, au cours de notre entretien, s’en défende, son christianisme, qui va à l’Écriture seule, ressemble plus au protestantisme libéral qu’au catholicisme, et plus à l’art minimaliste né aux États-Unis qu’au baroque jésuite des églises de Bavière. Moingt pourrait faire une sorte de grand aîné des « déconstructeurs » français, le père adoptif d’un Jacques Derrida ou d’un Jean-Luc Nancy. 

Joseph Moingt poursuit « son Graal personnel : une foi totalement nue, dépourvue de toute béquille ».
– Jean Mercier

« Il passe les dogmes à la moulinette », expliquait non sans agacement le journaliste Jean Mercier, qui l’avait rencontré à l’occasion de la parution chez Gallimard de l’un des deux volumes de son monumental Croire au Dieu qui vient – un entretien orageux dont le vieux professeur, sans doute peu habitué à être contesté, se souvient encore. Joseph Moingt, notait Jean Mercier avec justesse, poursuit « son Graal personnel : une foi totalement nue, dépourvue de toute béquille, libérée des mythes dont, selon lui, l’Église catholique a fait ses dogmes ».

Joseph Moingt passe les dogmes à la moulinette

Retour aux sources et au travail

Quand il me reçoit, quatre ans après Jean Mercier, Moingt n’a nullement l’intention de faiblir. Pour lui, ni le péché originel ni la résurrection de la chair ne font sens, et seul un christianisme originel, « apostolique », serait authentique. Ce qui balaye à peu près toute la tradition chrétienne, à commencer par saint Augustin, et ne conserve que deux môles : les Évangiles « galiléens » (Mathieu, Marc, Luc) et les deux grands penseurs originels, Jean et Paul. 

« Longtemps, du fait de ma position de jésuite, je n’ai pas songé à distinguer l’enseignement de Jésus et celui de l’Église, moins encore à les opposer. C’est ce que je fais maintenant. Ma fidélité va désormais à l’Évangile. Avant de vouloir développer une pensée critique, mon souci est celui du témoignage. Ce que je remets en cause, ce n’est pas la foi de mon père, de ma mère, de mon curé, de mes premiers éducateurs, mais une certaine manière de l’exprimer philosophiquement, à partir du thomisme remis à la mode par Léon XIII et devenu l’école à penser de l’Église catholique. Je veux, en quelque sorte, faire remonter mon témoignage à Jésus, en deçà de l’enseignement de l’Église catholique, et en deçà de la tradition chrétienne. »

Je suis mû par le désir d’exprimer la vraie foi, la vraie tradition évangélique. 
– Joseph Moingt

Ce retour aux sources, affirme-t-il, est donc guidé non par le doute, mais par la foi. « La foi, c’est l’inspiration qui vient en nous de l’Esprit saint. Elle est cette participation à la vie de Dieu, qui nous unit les uns aux autres. Elle est l’amour dont Dieu nous aime, qui est l’amour dont nous aimons nos parents, nos amis, et nos ennemis aussi. » C’est elle, souligne-t-il, qui le pousse à rechercher toujours et encore « le souci de la vérité, qui ne se réduit pas à des affirmations juridiques et officielles » : « Je suis mû par le désir d’exprimer la vraie foi, la vraie tradition évangélique. Pour moi, être jésuite, c’est avant tout parcourir le monde en annonçant l’Évangile. Saint Ignace nous a donné la vocation des Apôtres. »

Son dossier à la Congrégation pour la doctrine de la foi fut amplement instruit. Mais le jésuite aurait été protégé de toute sanction canonique par le soutien de son ordre et par la volonté du cardinal Ratzinger. « Ce qui ne me surprend pas de lui », a-t-il l’élégance de reconnaître, avant de rappeler non sans malice que les premiers écrits du futur Benoît XVI étaient jugés fort progressistes. 

Comme Georges Hourdin, le fondateur de La Vie, Moingt est devenu révolutionnaire sur ses vieux jours, non pas au moment du Concile ou de Mai-68, mais bien plus tard, après un cursus classique de professeur à Fourvière (Lyon), puis à l’Institut catholique de Paris, où il dirigea notamment la très confidentielle revue savante Recherches de science religieuse.

À l’écoute du monde

C’est d’ailleurs après sa retraite de professeur de philosophie qu’il a commencé une autre vie, celle d’auteur. Vers ses 100 ans, le jésuite s’est consacré à la rédaction de cet Esprit du christianisme qui vient de paraître aux éditions Temps présent. À cet âge, pensera-t-on, on peut cesser les spéculations abstraites et commencer à regarder la mort en face. Croire au Dieu qui vient semblait un convenable adieu, une somme préparant le sommeil éternel, un au-revoir au lecteur et à l’ici-bas. Mais à la Pentecôte 2016, cet homme qui croit en l’Esprit s’est remis au travail. Les premières pages de son Esprit du christianisme, qui relatent cette remise en route intellectuelle, sont magnifiques.

Derrière l’apparente simplicité du propos, on sent le travail d’une volonté forte, qui cherche à se tenir debout quand tout vacille.

On y rencontre un homme jamais las de chercher son chemin. Une intelligence qui pense en marchant, ou plutôt en écrivant. Un écrivain qui cherche ses mots comme on ouvre encore la porte qui cache la porte, pour partir à la recherche de la vie, à l’écoute du monde. Citons donc un peu longuement cet incipit écrit par quelqu’un pour qui rien ne finit jamais mais tout commence, y compris le christianisme : « Pure joie, par ce matin froid et lumineux, de rouvrir mon ordinateur et d’inscrire en tête d’une page vierge le titre d’un nouveau livre, alors que le précédent (…) se terminait par un Adieu au lecteur, qui résonne dans ma mémoire comme un adieu à l’écriture. L’âge que j’avais atteint justifiait amplement le sens que je donnais effectivement à cet adieu. Mais je ne pouvais m’empêcher de vivre, et comment vivre sans écrire ? » Lignes intimes, d’une candeur et d’une fraîcheur superbes.

Derrière l’apparente simplicité du propos, on sent le travail d’une volonté forte, inentamée, qui cherche à se tenir debout quand tout vacille, qui s’interroge alors qu’elle rencontre ses propres limites et les limites qu’impose la vie. « Où trouver l’élan et le goût de commencer chaque matin une nouvelle journée sans y être pressé par la hâte de reprendre le travail inachevé la veille, et par quoi occuper les veilles nocturnes sinon en ruminant les problèmes en cours de traitement ? Je ne cessais donc de rôder autour du chantier fermé par cet adieu, à la recherche d’un motif valable pour le rouvrir, et je ne manquais pas de soulever des questions que je ne me souvenais pas d’avoir abordées ou dont la solution avait peut-être besoin d’être nuancée, ou tranchée, au contraire avec plus de fermeté. »

Vivre malgré le vertige du silence

Ce trésor existentiel ne peut que toucher au cœur tout lecteur, tout homme, toute femme, tout adolescent ou tout vieillard confronté un jour à la douloureuse difficulté de savoir « où trouver l’élan et le goût de commencer chaque matin une nouvelle journée ». Joseph Moingt plonge sous la surface de la page blanche, il y puise le courage de vivre malgré le vertige du silence, ou l’intimidante évidence du déjà-dit. À chacun, pense-t-on en le lisant, de trouver sa page blanche. C’est la question de toute vie.

Mais, alors, à quand le prochain livre ? Moingt ne trouve pas du tout ma question saugrenue, et après tout reconnaissons qu’il n’a atteint ni l’âge de feue Jeanne Calment (122 ans, 5 mois et 14 jours, record imbattu, quoique contesté) ni celui de sœur André (bientôt 115 ans), actuelle doyenne des Français et doyenne mondiale des religieux. 

On sent que, le jour venu, le professeur Moingt ne sera pas mécontent d’interroger l’élève Dieu.

« Je vais voir ce que je peux attendre de moi ! J’ai hâte de reprendre un travail à peu près sérieux. Si Dieu me donne vie, l’espace de vie que je demande c’est, disons, deux ans pour faire un nouveau livre. Si je peux écrire, je continuerai donc. Je voudrais encore creuser, ramener le Salut à l’amour fraternel des hommes les uns pour les autres. Je voudrais aller au plus universel, comme Jésus y est allé par sa mort ! Si j’ai le loisir d’écrire encore, ce sera pour montrer que l’amour et le Salut sont identiques. Le Salut, c’est l’amour. L’amour, c’est le Salut. »

Mais la mort, quand même ? Y pense-t-il ? Attend-il quelque chose ? « J’attends d’être éclairé sur Dieu. J’attends de voir Dieu, d’être en Dieu. D’être moi-même devenu Esprit, Esprit de Dieu et Esprit de Jésus qui fait son chemin par l’amour qu’il nous inspire. » On sent que, le jour venu, le professeur Moingt ne sera pas mécontent d’interroger l’élève Dieu. Lequel des deux devra s’expliquer ? Ne préjugeons pas.

> À lire :

L’Esprit du christianisme, de Joseph Moingt, Temps présent, 22€.

 

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